Consommation de la viande: L’abattage clandestin, un danger de mort…

L’abattage clandestin, un danger de mort…

A Abidjan, capitale économique ivoirienne, et dans plusieurs villes régionales de la Côte d’Ivoire, foisonnent des boucheries à ciel ouvert où se commercialise la viande de bovin et de petits ruminants. Ces structures informelles sont souvent le fruit de l’abattage clandestin, pratique illicite qui prend de l’ampleur et dont les conséquences sur la vie des populations sont d’ordre sanitaire et économique. BETAIL D’AFRIQUE fait un gros plan sur ce phénomène qui inquiète aussi bien les gouvernants, les acteurs de la filière bétail-viande que les consommateurs.

  1. Inoussa est vendeur de viande à Yopougon-Selmer. Chaque matin, sur son étal, il propose à ses clients de la viande de bœuf et de mouton. Sa clientèle, elle, se réjouit de la proximité du boucher qui leur évite de parcourir une distance considérable pour se procurer de la viande dans le marché de ce sous-quartier de Yopougon. « Ça nous arrange d’avoir à proximité un boucher car souvent pour de la viande uniquement, tu dois te rendre au marché», relatent des clientes après avoir fait leurs emplètes. S. Inoussa affirme que la seule raison de sa présence à cet endroit c’est qu’il n’a pu se procurer une place au sein du marché. Toutefois, il assure que sa viande est de bonne qualité car il s’approvisionne avec un chevillard qui prend sa marchandise à l’abattoir de Port-Bouët. Mais le boucher reconnaît que nombre de ses collègues, à l’intérieur et hors des marchés, proposent de la viande qui n’a subi aucune expertise sanitaire et qualitative efficiente. « Des gens vendent la viande qui n’est pas bonne, on le sait », affirme notre interlocuteur. Pour S. Inoussa qui dit pratiquer les prix plafonnés et homologués par les gouvernants, tous ceux qui proposent des prix en deçà de ce qui a été arrêté, ne s’approvisionnent pas suivant  le circuit normal. « S’ils achètent normalement, ils ne peuvent pas vendre à des prix plus bas que ce qui est conseillé », se convainc-t-il. De nos échanges avec S. Inoussa, il ressort qu’une partie de la viande qui atterrit sur les marchés et sur les étals de bouchers parsemés à travers Abidjan et les villes de l’intérieur du pays prend une voie détournée avant d’atteindre la destination finale. On aura alors compris que ce processus opaque de distribution et de commercialisation de la viande décrit par notre interlocuteur ainsi que les produits animaliers qui en découlent entrent dans le cadre du phénomène que l’on nomme « abattage clandestin ».

                                           Défis de la professionnalisation

Lors de nos investigations, nous nous sommes rendu compte qu’en ce qui concerne l’abattage clandestin, selon les personnes avec lesquelles nous avons évoqué la question, les causes sont diverses. Selon le président des bouchers et chevillards de Côte d’Ivoire, Ramané Zougrana, tous ceux qui achètent des animaux et qui les abattent à une fin commerciale hors des abattoirs agréés par l’Etat ivoirien pratiquent l’abattage clandestin. Pour celui qui a placé son mandat sous le sceau de la modernisation, l’une des raisons pour lesquelles des personnes s’adonnent à cette pratique répréhensible est qu’elles peinent à suivre le train de la professionnalisation de leur secteur d’activité. « Depuis 2011, la Côte d’Ivoire est rentrée dans une phase de professionnalisation dans les domaines de l’hygiène, de la transformation de la viande et s’est dotée d’un abattoir moderne. Du coup, les abattoirs annexes de Yopougon et d’Abobo ont été fermés. Donc les bouchers et chevillards de ces deux localités doivent désormais venir abattre leurs animaux à l’abattoir de Port-Bouët. C’est une expérience très difficile pour eux car compte tenu du transport pour l’abattage et le retour de la viande dans leurs marchés, il y a eu des coûts supplémentaires. On avait prévu de faire cette expérience sur trois mois au bout desquels on devrait apporter des améliorations. Avec la survenue de certaines difficultés, les bouchers et chevillards de Yopougon et d’Abobo n’ont pas pu suivre. Conséquence, nombre d’entre eux se sont tournés vers l’abattage clandestin », explique Rasmané Zougrana. Sont également pointées comme causes de l’abattage clandestin, l’irresponsabilité et la cupidité de certains bouchers qui veulent se faire de l’argent à tous prix. « Des gens recherchent de l’argent au détriment des normes d’hygiène. Mais il n’y a pas de mérite à gagner de l’argent quand on sait qu’on n’a pas bien fait les choses. Ceux qui s’adonnent à l’abattage clandestin devraient avoir leur conscience qui les gronde », conçoit le président des bouchers et chevillards.

A LIRE AUSSI  Ouverture d'un atelier à Abidjan

Coûts pratiqués à Port-Bouët

Cette explication est partagée par Dr. Dagnogo Komissiri, Directeur de l’hygiène alimentaire et des abattoirs au district autonome d’Abidjan. Pour lui, ceux qui pratiquent l’abattage clandestin le font au mépris de la morale et sont uniquement guidés par la recherche du gain. « Pour se faire de l’argent, ils sont prêts à abattre même des animaux malades. Cela est vraiment dommage ! », regrette Dr. Dagnogo. Si l’abattage clandestin a pris de l’ampleur actuellement, il faut voir aussi du côté des prix pratiqués à l’abattoir de Port-Bouët, estiment des acteurs de la filière bétail-viande. « Depuis la fermeture des abattoirs de Yopougon et d’Abobo, les prix qui sont appliqués à Port-Bouët font que les bouchers de ces deux zones-là s’adonnent à l’abattage clandestin », avance un responsable de la Filière bétail-viande avec qui nous avons échangé au siège de la Confédération des fédérations nationales de la filière bétail-viande de l’Afrique de l’ouest (COFENABVI-AO) à Abidjan-Cocody. Plus diplomatiquement, le président Zougrana présente la question des coûts appliqués à l’abattoir de Port-Bouët comme étant une raison de fuite vers l’abattage clandestin. « On a eu à discuter lorsque la nouvelle est tombée. Aujourd’hui, nous avons un abattage ultramoderne, il faut que les gens tiennent compte des réalités du moment pour fixer les coûts. On nous a dit au début 22 000 FCFA. Après discussion, on est tombé d’accord sur 17 000 FCFA. Mais certains qui estiment que c’est encore élevé n’hésitent pas à s’adonner à l’abattage clandestin », développe le premier responsable des bouchers de Côte d’Ivoire, qui reconnaît que certains de ses collègues ne parviennent pas à s’adapter aux nouvelles charges liées à la modernisation. C’est donc la raison pour laquelle il lance un appel aux autorités afin qu’elles continuent de rester à l’écoute des bouchers et chevillards car la multiplication des charges peut aussi nourrir la clandestinité.

A LIRE AUSSI  Le Ministre Sidi Touré exhorte à prendre soin des animaux de compagnie

                                                               Santé menacée

L’abattage clandestin fait perdre énormément d’argent à l’Etat, aux collectivités territoriales et aux bouchers qui doivent faire face à la concurrence déloyale des clandestins qui ne paient aucune taxe et qui vendent impunément leurs produits sur le marché. « Chaque matin, le boucher consciencieux va se ravitailler à Port-Bouët. Arrivé au marché, il trouve sur place celui qui abat des animaux de façon clandestine, très souvent des animaux volés. Entre ces deux bouchers, il y a une concurrence déloyale. Et la différence de prix est de 2 à 300 FCFA en faveur de la viande de mauvaise qualité », critique le responsable de la COFENABVI-AO. Le crime économique que commettent les personnes qui s’adonnent à l’abattage clandestin est grave mais il n’est rien à côté du péril sanitaire encouru par les populations du fait de ce phénomène. Le péril est d’autant plus grand qu’à l’heure actuelle, l’on ne dispose pas d’indicateurs pouvant permettre de mesurer l’impact de l’abattage clandestin sur la santé de la population. « L’on ne dispose pas d’informations sur la quantité de viande qui prend des circuits détournés avant d’atterrir sur les marchés. De plus, le fait que cette viande soit mise à la commercialisation et à la consommation représente un véritable problème de santé », analyse un vétérinaire inspecteur rencontré à Grand-Bassam. Pour Rasmané Zoungrana, la santé doit préoccuper au plus haut point les bouchers dont l’activité participe à l’alimentation de la population. « Aux bouchers, nous disons la santé de la population avant tout. Pour une organisation comme la nôtre, la santé est primordiale. Car pratiquer l’abattage clandestin est un danger pour toute une nation y compris le boucher qui s’y adonne  », souligne Rasmané Zoungrana qui dit avoir initié des rencontres avec ses pairs pour exposer les dangers de l’abattage clandestin sur la santé et convaincre les clandestins à revenir dans la légalité.

A LIRE AUSSI  Quand Sidi Touré sensibilise sur l'élevage

Méthodes de lutte

Pour tous les acteurs de la filière bétail-viande, lutter contre l’abattage clandestin est une exigence car il représente un problème de santé et un défi économique. Seulement que les uns critiquent la méthode des autres ou les accusent de laxisme au point où les clandestins semblent évoluer en territoire conquis. Pour Dr. Dagnogo Komissiri, directeur de l’hygiène publique et des abattoirs, des structures et une organisation ont été mises sur pied pour faire échec aux clandestins. Mais, toujours selon Dr. Dagnogo, on aura beau mettre en place des méthodes de lutte contre ce phénomène, si les moyens font défaut, il y a de fortes chances que la lutte prenne du plomb dans l’aile. « La lutte contre l’abattage clandestin ne peut se faire sans moyens. Pour donner du fil à retordre aux clandestins, il faut avoir une logistique capable de répondre à leur grande mobilité », estime le président de l’ordre des vétérinaires de Côte d’Ivoire. Le manque de moyens, pour Kouassi N’Dri, président de la société coopérative des bouchers de Cocody, est en réalité un manque de volonté politique. En fait, il soutient qu’il faut mener des actions vigoureuses sur le terrain afin de dissuader les auteurs de cette pratique. « Lorsqu’on dit que c’est à cause de moyens qu’on ne peut pas lutter contre l’abattage clandestin, je m’inscris en faux. Les véhicules 4X4 coûtent combien pour un Etat comme la Côte d’Ivoire ? », S’offusque-t-il.  Kouassi N’Dri condamne le silence des autorités malgré les interpellations qu’elles reçoivent régulièrement. « Ça fait deux mois que j’ai saisi les ministères des ressources animales, de l’intérieur, du commerce, de l’artisanat, la chambre des métiers et la mairie de Cocody pour dire que le phénomène prend de l’ampleur aux Deux-Plateaux, mais aucune structure ne m’a approché pour poursuivre le dossier », déplore-t-il. C’est par la sensibilisation, affirme Zoungrana Rasmané, que l’on parviendra à réduire de façon considérable les abattages clandestins. Sensibiliser les bouchers afin qu’ils se détournent de cette pratique, et les populations pour qu’elles sachent distinguer la viande propre à la consommation de celle issue de l’abattage clandestin. « Je demande à la population de rechercher le tampon du vétérinaire car c’est à travers celui-ci qu’on reconnaître les animaux abattus selon les normes. Aux bouchers, je dis qu’il n’y a ni avantages, ni mérites lorsque vous mettez en danger la santé des populations. Il faut être sincère avec les consommateurs en évitant de les rendre malades », martèle-t-il.

L’abattage clandestin fait courir à la population des risques de maladies et grève l’économie nationale. Pour y mettre un terme, il faut mener la lutte de façon concertée : c’est-à-dire qu’elle doit impliquer aussi bien les structures étatiques, celles de la filière bétail-viande que les consommateurs.

Par Serge YAVO

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Leave a comment
scroll to top