ELEVAGE DE BOVINS Diabaté Daouda (Secrétaire général du GROUPEB-CI ): « Nous sommes confrontés à des problèmes de vol»

Diabaté Daouda, Secrétaire général d’une coopérative d’éleveurs de bovins, le GROUPEB-CI, explique comment le fléau de vol de bêtes dans la filière bétail cause d’énormes pertes aux éleveurs.  Entretien.

 

  1. Diabaté Daouda, quelle est, selon vous, la situation de l’élevage de bovins en Côte d’Ivoire aujourd’hui ?

Diabaté Daouda : La situation de l’élevage de bovins en Côte d’Ivoire n’est pas reluisante.  Les autorités ivoiriennes ne font pas assez pour accompagner  les éleveurs de bovins que nous sommes, alors que ce type d’élevage demande beaucoup d’investissements. Nous sommes vraiment à la traine, nous sommes livrés à nous-mêmes.

Vous savez, les aliments pour les bêtes coûtent très cher en Côte d’Ivoire alors que ces mêmes aliments, fabriqués en Côte d’Ivoire, sont moins chers au Mali et au Burkina Faso voisins qu’en Côte d’Ivoire.  Sachez que ces aliments de bovins, qui sont vendus dans ces pays limitrophes à moindre coût, partent du Grand Moulin d’Abidjan. Et pendant que le sac d’aliments nous est vendu ici en Côte d’Ivoire à  6000 FCFA, les Burkinabé et les Maliens l’achètent à 4000 FCFA chez eux. Malgré les difficultés que nous rencontrons dans cette activité d’élevage de bovins, nous ne laissons pas ce métier car l’élevage, c’est d’abord une question d’amour, une passion pour nous.

Nous sommes nés dedans et avons trouvé nos parents le faire. Nous avons décidé d’en faire un business, nous croyons en ce que nous faisons et nous ne pouvons que foncer malgré les problèmes.

Il nous revient qu’au nombre des difficultés auxquelles vous êtes confrontés ces dernières années dans l’élevage de bovins, il y a aussi et surtout l’épineux problème de vol de vos bêtes. Qu’en est-il exactement ?

D.D. : Le vol de nos bêtes est un réel et grave problème pour nous. Et nous demandons aux autorités de nous venir en aide pour freiner ce fléau qui gangrène notre activité. En Côte d’Ivoire, il y a des éleveurs qui font de l’amélioration génétique, c’est-à-dire qui font venir des animaux exotiques d’Europe, pour les croiser avec des races qu’on a sur place en Côte d’Ivoire pour en sortir un produit plus amélioré. Imaginez qu’une nuit quelqu’un débarque dans vos parcs, il vous prend deux ou trois bœufs, au nombre desquels figurent des bêtes que vous avez acquis à des millions de Francs Cfa hors de la Côte d’Ivoire. C’est ce que nous vivons. Dans la nuit du 6 mars 2020, j’ai été réveillé à 2H du matin par le CCDO pour me dire que mon personnel a été visité par des voleurs qui ont emporté une vache, de race Goudali qu’on trouve dans le Sahel que j’ai fait venir au prix cher, parce que ces vaches sont les plus grandes productrices laitières en Afrique. Voyez-vous, nous sommes confrontés à ce réseau de voleurs de bétail, complices d’un réseau de bouchers qui gangrène notre activité.

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Face à cette affaire de vol de bétail, que faites-vous ?

D.D. : Dans un premier temps,  nous mettons plus de sécurité dans nos parcs pour réduire le taux de vols. On avait eu un grand espoir avec un projet qui avait été initié par la Fédération nationale des coopératives de la filière bétail-viande de Côte d’ivoire (FENACOFBVI-CI) pour l’immatriculation de tout le bétail en Côte d’Ivoire.  Mais, le projet tarde à voir le jour et on est obligé d’attendre. On n’a pas d’autre alternative que de solliciter les services des agents de sécurité privée. C’est de l’auto-défense que nous faisons.

Face ce problème, avez-vous approché les autorités ivoiriennes ?

D.D. : En Côte d’Ivoire, la triste réalité c’est que nous les éleveurs bovins sommes des laissés-pour-compte. L’Etat n’accorde pas de crédit à nos revendications. En fait, c’est une activité qui était à l’époque pratiquée uniquement par des analphabètes et des étrangers.  Mais aujourd’hui, de jeunes Ivoiriens s’investissent dans l’élevage de bovins. Je vous indique que nous avons, un jour, mis la main sur un voleur de bœufs, que nous a conduit à un poste de Gendarmerie. Je vous dis qu’il n’a même pas été auditionné et il a été relâché. Il est en liberté et continue de voler nos animaux.

Vous tenez là des propos graves et accusateurs contre la gendarmerie ivoirienne, avez-vous des preuves ? 

D.D. : Moi j’exerce mes activités dans zone d’Anyama. Vous pouvez aller vous informer auprès du Commandant de Brigade (CB) actuel  de la gendarmerie de cette ville. Nous avons arrêté des voleurs de bœufs, nous les avons conduits à cette gendarmerie. On avait espéré qu’elle allait mener une enquête pour démanteler ce réseau de voleurs, mais non. Elle a juste gardé ces voleurs durant deux jours, sans même entendre les éleveurs que nous sommes. On est donc retourné à la case départ.

N’est-ce pas parce que les acteurs de la filière bétail sont désorganisés et peu professionnels que l’Etat a du mal à les accompagner, notamment au plan de la sécurité ? 

D.D. : Vous savez, en Côte d’Ivoire, il n’y a pas un secteur de l’élevage qui demande plus d’investissement que l’élevage des bovins. Quelqu’un ne peut pas investir 20, 30 voire 40 millions de FCFA dans une activité et être désorganisé pour le suivi.  En fait, la filière bétail a toujours été gérée par des analphabètes et par des frères venus d’autres pays qui contrôlaient cette filière.  Parce ce l’Ivoirien n’avait jamais accordé une grande importance à cette activité. Depuis peu, nous sommes en train de mettre les structures et les organisations en place. Souffrez que cela prenne plus de temps que dans les autres filières. La filière bétail de Côte d’Ivoire et bien d’autres structures font ce qu’elle peuvent pour aider les éleveurs dans la sécurisation de leurs bovins. La majeure partie de ces structures n’existent que de nom. On espère voir l’impact de ces organisations sur la filière bétail- viande dans les années à venir.

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Dites-nous, l’élevage de bovins est-il vraiment porteur pour vous?

D.D. : Est-ce qu’on peut faire une journée sans manger de la viande ? Ce n’est pas possible. J’aimerais vous dire que l’abattoir de Port-Bouët en termes d’abat de bétail  en Côte d’Ivoire, on est à environ mille  têtes par jour. Imaginez-vous qu’une vache coûte 200.000 FCFA. Faites le calcul et vous verrez que notre activité fait circuler beaucoup d’argent par jour dans le pays.  En tous cas, moi je ne vois pas un secteur qui est plus porteur que celui de l’élevage de bovins.

Face aux difficultés que vous vivez, vous n’avez pas de solution véritable. A votre avis, quel est réellement l’interlocuteur qui peut vous aider ?

D.D. : L’interlocuteur qui peut aider aujourd’hui, c’est l’Etat en tapant dur sur ces voleurs de nos bêtes qui, véritablement, sont organisés. Moi qui suis éleveur depuis bientôt dix ans, j’avoue que je suis incapable d’attraper un bœuf tout seul pour l’attacher quelque part d’autre. C’est un réseau qui sévit dans le secteur du bétail. Celui qui vole un bœuf est un acteur du secteur qui connaît bien le marché du bétail. Il est forcément en relation avec des bouchers à qui il doit vendre la bête volée. Je vous informe que le grand marché d’Abobo regorge d’au moins quatre réseaux de voleurs de bœufs, et ils sont connus des autorités.

Là vous portez des accusations graves sur les bouchers. Est-ce que vous les avez approchés pour les sensibiliser aussi sur cette affaire de vol de bœufs dans vos parcs ? 

D.D. : J’aimerais vous dire qu’il y a des bouchers intègres et il y a beaucoup de malfrats qui sont au sein de cette corporation. Mais il faut avouer que certains bouchers ne vendent que des bœufs volés. Et ces voleurs nous portent assez de préjudice, nous qui faisons de l’amélioration génétique. On paie parfois une vache à  plusieurs millions de FCFA, lorsque celle-ci est volée et que sa viande se retrouve sur le marché, vous imaginez ce que cela pose comme problème. Les voleurs ne savent pas qu’on est en train d’améliorer tout le système de l’élevage en Côte d’Ivoire. J’appelle les autorités à se pencher plus sur ce sujet. Je sais que la filière bétail avait ouvert une enquête à la Police criminelle, mais jusqu’à présent, les choses trainent. Nous avons eu à arrêter des voleurs.

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L’exemple de Monsieur Fofana, le 31 décembre dans la zone d’Azaguié qui a perdu sept vaches de race kouri. Une vache kouri coûte autour de 700 à 800.000  FCFA. Ces vaches volées ont été retrouvées chez un boucher qui les avait déjà immolées. Il a avoué avoir acheté les vaches à 200.000 FCFA chacune avec des membres du personnel de ce dernier. Donc comprenez que les voleurs sont au sein de la filière. Ils sont identifiés et nous les connaissons. Il suffit d’une volonté politique pour démanteler ces réseaux. Celui qui a la force régalienne, en l’occurrence l’Etat, doit apporter une aide à notre filière.

Comment voulez-vous que cela se fasse concrètement ? Voulez-vous que la force publique surveille vos parcs à bétail ?

D.D. : Non pas du tout,  nous n’en avons pas besoin et ce n’est pas de cela qu’il s’agit.  Voyez-vous, il y a des manières de faire de nos forces publiques que nous déplorons. Par exemple, quand un voleur de bœuf, pris la main dans le sac,  est arrêté, la police ou à la gendarmerie se précipite pour le déférer à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA) et on ne parle plus de l’affaire.  Cela fait qu’on n’arrive pas à démanteler ces réseaux de voleurs.

Pour finir, j’aimerais d’abord dire aux acteurs de la filière bétail et viande que notre métier est noble. Ils investissent beaucoup d’argent dans leurs activités. Je leur demande de s’organiser, d’approcher des différentes sociétés coopératives, il ne faut plus faire l’élevage de façon isolée. Nous voulons professionnaliser cette activité en Côte d’Ivoire.

Je souhaite ensuite que le Ministère des Ressources Animales et Halieutiques se penche sur notre cas afin de nous aider à améliorer les conditions de vie des éleveurs en Côte d’Ivoire.

Je voudrais dire à notre ministre de tutelle que l’insémination artificielle  en Côte d’Ivoire est inaccessible pour nous les éleveurs parce qu’elle coûte très cher. Les structures étatiques nous demandent des sommes d’argent que nous ne pouvons pas payer.

Nous sommes parfois obligés de déplacer des vétérinaires des pays étrangers pour qu’ils viennent inséminer nos vaches en Côte d’Ivoire.

Enfin, je demande au ministre de nous aider à éradiquer le vol de bétail en Côte d’Ivoire, fléau qui prend de l’ampleur dans notre pays.

Réalisée par André SELFOUR

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