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Bernadin Kouadio, président des éleveurs laitiers de Côte d'Ivoire, s'est ouvert à BETAIL D'AFRIQUE , pour parler du secteur

Filière lait :
Kouadio Bernadin (DG Djéra Production) dévoile les grands défis de l’élevage laitier en Côte d’Ivoire (Interview)

Bernadin Kouadio est un éleveur et agriculteur ivoirien, installé à Kpouébo, dans le département de Toumodi, ville située à près de 194KM d’Abidjan. Il est également le président des éleveurs laitiers et le premier responsable de l’interprofession lait de Côte d’Ivoire. Prix d’excellence du meilleur éleveur- laitier en 2019 et auréolé de bien d’autres distinctions nationales et internationales, Kouadio Bernadin s’est ouvert à BÉTAIL D’AFRIQUE pour partager son expérience.

Monsieur Kouadio Bernadin, vous êtes ingénieur électricien de formation et vous voilà aujourd’hui dans la production et la transformation du lait de vache et de chèvre. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Kouadio Bernadin:  Je suis arrivé à l’élevage par passion, parce que j’ai vécu dans un milieu où il y avait toujours des animaux. J’ai donc eu ce virus très tôt et je me suis engagé à finir ma vie dans une ferme. Voilà où cela m’a amené aujourd’hui.

Vous êtes propriétaire d’une ferme laitière de 340 hectares appelée DJERA Production, l’un des plus importants en Côte d’Ivoire. Parlez-nous de cette structure.

K.B. : DJERA Production est une entreprise qui existe depuis 2005 et a à cœur l’élevage laitier. Nous avons, dans cette entreprise, trois secteurs d’activité. Le premier est la production végétale. Nous produisons nous-mêmes la matière première pour la fabrication des aliments de bétail. Notre deuxième secteur d’activité, c’est l’élevage et donc la production animale, nous sommes en poly élevages. Nous faisons l’élevage de bovins, d’ovins, de caprins, de lapins, de volailles, d’équidés, qui sont des élevages assez variés. Notre troisième secteur d’activité, c’est la transformation de nos produits d’élevage, que ce soit le lait, la viande ou même l’aliment.

 Quels sont les obstacles auxquels vous faites face dans vos activités ?

K.B. : Nous avons des obstacles sur tout le cheminement. Nous essayons d’intégrer toutes les chaînes de valeur et les obstacles interviennent sur l’ensemble de ces chaînes de valeur. Premièrement, il y a la distribution de nos produits finis, qui est le plus difficile aujourd’hui, parce que nous ne parvenons pas à distribuer facilement nos produits finis, que ce soit le lait ou la viande. Le deuxième obstacle est lié au financement et au développement de nos activités. Comme vous le savez, le financement des activités agricoles n’est pas assuré sous nos tropiques et nous devons nous battre sur des fonds propres ou faire d’autres sacrifices pour pouvoir financer le développement de nos activités. La troisième difficulté, c’est le manque de ressources humaines. On n’a pas les hommes qu’il faut pour faire le travail. Les hommes qu’il faut pour réaliser ce type d’activité n’ont pas la formation requise dans notre pays. Ces obstacles constituent, pour nous, un frein au développement de ce secteur.

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Où est-ce que vous vous approvisionnez en vaches et en chèvres pour votre production de lait et à combien estimez-vous le nombre de bêtes dans votre ferme ?

K.B. : L’essentiel de mes bêtes sont nées dans ma ferme. Nous faisons ce que nous appelons une mutation laitière. C’est-à-dire qu’à partir des vaches locales, nous faisons une mutation vers des vaches qui produisent du lait à partir de l’insémination artificielle. Toutes nos vaches sont nées à la ferme. Pour les chèvres, nous avons fait venir un noyau de Maradi, au Niger. Nous faisons la chèvre rouge de Maradi, nous avons reçu un petit noyau que nous avons multiplié sur place.

Quels sont vos produits laitiers ?

K.B. : Nous avons plusieurs produits laitiers qui partent du lait de consommation de chèvre et de vache, au lait écrémé, demi-écrémé et entier. Nous avons aussi des yaourts avec plusieurs parfums, du dêguê et puis nous pouvons faire la crème fraîche. Nous faisons également des fromages blancs et puis des tommes qui sont des fromages secs. Nos produits sont vendus dans les grandes surfaces et chez quelques particuliers. Quand on dit que nos produits sont boycottés, cela veut dire qu’on ne facilite pas l’écoulement de nos produits parce qu’ils sont nouveaux sur le marché. Nous n’avons pas les moyens pour les écouler. Quand je parle de moyens, ce sont les ressources pour distribuer l’ensemble de nos produits sur toutes les chaînes. Sachez que le secteur ne bénéficie pas des subventions de l’Etat.

Vous êtes dans le milieu de la production laitière depuis 2006. A ce jour, quel est l’état des lieux dans le secteur ?

K.B. : A ce jour, les choses ont beaucoup changé. En Côte d’Ivoire, il y a eu plusieurs projets laitiers. Depuis le projet lait Sud avec un bassin à Bingerville, le projet lait centre avec un bassin à Bouaké et celui dans le nord avec un bassin à Ferké, il y a eu beaucoup de choses qui ont évolué. Malheureusement, tous ces projets n’ont pas réussi et donc il n’y a pas de noyau issu de ces projets-là. Certains privés ont initié des projets. Il y a le doyen feu Diby (l’ancien Ministre Charles Koffi Diby, Ndlr) qui a initié un projet à Bouaflé, moi j’ai mis en place celui de Toumodi et puis bien d’autres projets. L’état des lieux, c’est qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes arrivent dans ce métier. L’association des éleveurs compte 45 membres, donc nous sommes un peu plus nombreux. Il y a de l’engouement pour ce secteur d’activité. Les perspectives sont bonnes pour qu’on puisse progresser vers une professionnalisation de ce secteur d’activité et vers une vulgarisation pour que nous ayons des éleveurs de métier qui s’installent. L’une de nos grosses difficultés, c’est que 80% des éleveurs inscrits sont des personnes qui en font une seconde activité parce que plus occupées ailleurs. Il faut qu’on ait des éleveurs qui en fassent leur métier de base.

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Quels sont les problèmes rencontrés par la filière lait en Côte d’Ivoire ?

 K.B. : C’est la structuration de la filière. C’est une filière qui est nouvelle et donc elle n’est pas encore structurée, elle n’est pas encore encadrée et elle n’est pas du tout accompagnée. Donc il faut qu’on arrive à structurer la filière. Nous avons une interprofession qui est mise en place. Il faut qu’on arrive à organiser les éleveurs. Il y a des tentatives, il y a des schémas en place pour qu’on puisse organiser les éleveurs, qu’on puisse les former, les encadrer à produire mieux. Il faut que les clients aient accès aux produits laitiers qui sont faits sur place et qui sont de qualité.

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Bernadin Kouadio, président des éleveurs laitiers de Côte d’Ivoire, s’est ouvert à BETAIL D’AFRIQUE , pour parler du secteur

Comment voyez-vous l’avenir de la production et de la transformation de lait en Côte d’Ivoire ?

 K.B. : Les prochaines années vont être porteuses pour ce secteur d’activité, parce qu’il y a beaucoup de jeunes qui s’y intéressent, il y a des gens qui investissent aujourd’hui de l’argent dans ce secteur-là. Nous pensons que dans les cinq prochaines années, ce secteur va exploser, pour que nous ayons, d’Abidjan à Korhogo, d’Abengourou à Man, des produits laitiers faits sur place et qu’ils soient disponibles et accessibles à toutes les couches de la société.

Depuis le 3 janvier 2024, vous êtes à la tête de l’Interprofession lait de Côte d’Ivoire. Qu’est-ce qui a milité en votre faveur ?

K.B. : Je crois que c’est le travail qu’on a fait sur le terrain qui a été déterminant. C’est le travail qu’on a fait pour rassembler l’ensemble des éleveurs autour de thématiques qui ont milité en ma faveur. Je crois que c’est une équipe qui a été portée à la tête de l’Interprofession lait de Côte d’Ivoire pour aider à structurer, formaliser et organiser cette filière. C’est essentiellement ça. Il faut des gens avec qui on peut travailler. Et je pense aussi que ma volonté de rassembler, d’informer et de former les éleveurs pour le mieux-être de l’ensemble des acteurs de cette filière a aussi pesé dans le choix porté sur ma personne.

Quelles sont les grands défis du secteur et comment comptez-vous les solutionner au cours de votre mandat ?

K.B. : Le premier grand défi du secteur, que nous devons avoir à l’esprit, c’est que nous ne représentons pas grand-chose sur le marché en Côte d’Ivoire. Donc notre grand défi, c’est de tout faire pour être représentatif, c’est de produire localement et de faire consommer localement. Le deuxième défi, c’est de travailler en sorte que nos activités puissent avoir de la valeur et que celles et ceux qui décident d’exercer dans ce secteur puissent vivre de leur travail. Le troisième défi, c’est d’avoir une génétique locale qui soit adaptée et qui soit exploitable chez nous. Pour les solutionner,  c’est d’organiser suffisamment d’ateliers de formation, d’essayer de trouver des moyens pour que l’ensemble des acteurs du secteur soit accompagné et que nous puissions avoir des financements qui vont permettre de développer nos activités. Nous devons agir pour avoir aussi des facilitations de sorte que nos produits laitiers soient accessibles. Il y a des démarches au niveau de la sous-région ouest africaine, avec notamment un slogan : « Mon lait local ». Aujourd’hui, le lait produit chez nous en Côte d’Ivoire ne représente pas plus de 10% de la consommation locale. Je crois que nous devons aller au-delà, que nous soyons plus ambitieux et que pour les années à venir, nous puissions atteindre les 15%, 20% voire 40% et plus. Il y a des pays africains qui sont arrivés à 100 % et nous pouvons y arriver en Côte d’Ivoire.

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En 2023, la Côte d’Ivoire a dépensé 59,36 milliards de FCFA en importation de produits laitiers. Comment l’expliquez-vous et comment parvenir à une autosuffisance en lait dans notre pays ?

K.B. : Je commencerai par la fin. Comment parvenir à une autosuffisance en produit laitier ? Il faut soutenir et organiser le secteur des éleveurs laitiers. Vous dites que la Côte d’Ivoire a importé 59 milliards de franc Cfa. Ces 59 milliards pourraient être reversés dans notre économie locale si on accompagne les éleveurs. Donc ce qu’il faut faire tout simplement, c’est de soutenir la production locale, la consommation de lait produit localement. Si on y arrive, alors il n’y a pas de raison que les choses ne s’améliorent pas.

Si vous aviez des conseils à donner à celles et ceux qui voudraient bien se lancer dans la production et la transformation de lait, que leur diriez-vous ?

K.B. : Je dirai à ces personnes-là de s’armer de courage parce que c’est un métier exigeant. Les bêtes que nous élevons ont une grande valeur monétaire et il faut s’en occuper du 1er au 31 et de janvier à décembre. C’est l’une des grosses exigences. L’éleveur est celui qui vit avec sa ferme et qui vit dans sa ferme. L’éleveur, généralement, n’a pas le temps de faire autre chose. C’est cela la plus grosse difficulté pour nous. Mais il faut prendre plaisir à travailler dans ce secteur qui, à la fin, est porteur. Notre plus grand plaisir, c’est d’élever des bêtes et pouvoir tirer de ces animaux les produits dont ont besoin les hommes pour se nourrir

Interview réalisée par

BETAIL D’AFRIQUE

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