AFRIQUE DE L’OUEST / DJIHADISME ET COUPS D’ETAT
Le calvaire des éleveurs et des acteurs de la filière bétail

Entre djihadisme et coups d’Etat, les éleveurs et les acteurs ouest-africains de la filière bétail et viande sont dans la tourmente. Etat sur le martyre de ces opérateurs socioéconomiques de la partie occidentale de l’Afrique.

L’élevage et les activités génératrices de revenus qu’il engendre, comme toute activité économique, ont besoin de stabilité pour se développer. En Afrique de l’ouest, depuis plusieurs années, ce privilège est dénié aux éleveurs et aux acteurs de la filière bétail et viande. La faute aux djihadistes qui sévissent dans le nord de la région et aux coups d’Etat intervenus dans des pays producteurs de bétail comme le Mali et le Burkina Faso. Pratiquer l’élevage et les métiers qui lui sont liés est devenu difficile dans le contexte imposé par le terrorisme et les changements brutaux de régimes qui rythment la vie des producteurs et des commerçants de bétail. Les militants islamiques du Sahel et du Sahara, depuis des années, font voir des vertes et des pas mures au pastoralisme. Le terrorisme a porté un coup dur à l’élevage dans les pays comme le Mali, le Burkina Faso et Niger. Et cette triste situation perdure. Alors qu’on a cru, à un moment donné, que les terroristes exploitaient les périphéries négligées qui en veulent à l’autorité centrale, on constate malheureusement que ces minorités font l’objet des pires maltraitances de la part des militants islamiques. Selon un responsable de la Confédération des fédérations nationales de la filière bétail-viande de l’Afrique de l’ouest (COFENABVI-AO), avec qui nous avons échangé sur la question, c’est la croix et la bannière pour les éleveurs et les acteurs de la filière qui exercent dans les pays où sont implantés les djihadistes et dans les Etats qui ont subi des putschs récemment. Il a précisé que ces phénomènes impactent négativement les producteurs de bétails et les acheteurs des bêtes en vue de les commercialiser. C’est dire que les pays producteurs comme le Mali et le Burkina qui sont en proie au terrorisme et dont les régimes ont brutalement changé avec les coups d’Etat qui y ont été perpétrés, peinent à encadrer leurs éleveurs et leur bétail. Les militants islamiques multiplient, en effet, les attaques contre les éleveurs dans les zones qui sont tombées sous leur joug. Mais en réalité, ce sont les pays côtiers, comme la Côte d’Ivoire, tributaires de la production animale des pays de l’hinterland, qui encaissent le contre-coup de cette désorganisation institutionnelle d’autant plus que les zones d’approvisionnement sont désormais fluctuantes. En effet, il faut user d’astuces mais surtout avoir une large surface financière et appartenir à un véritable réseau pour prétendre acheter des bêtes dans les zones contrôlées par les militants islamistes.

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 LA TRAITE DES CHARGEURS

Les coups d’Etat au Mali et au Burkina Faso ont bouleversé le marché du bétail dans ces pays comme dans ceux qui s’approvisionnent dans ces républiques. La fermeture des frontières et l’insécurité qui règne dans ces zones font souffrir les acteurs de la filière élevage et bétail mais les ont amenés à trouver des alternatives pour continuer à exercer leur activité. « Au Mali comme au Burkina Faso, la fermeture des frontières a été difficile pour nous. Le marché des petits ruminants a été négativement impacté par cette situation. Il fallait agir rapidement pour éviter que le marché ne se dégrade. Nous continuons à lutter pour approvisionner le marché en mettant en place des stratégies innovantes mais qui ne sont pas dénuées de sacrifices », fait savoir notre interlocuteur. Pour ce technicien des questions liées à l’élevage bovin et membre important au sein de la COFENABVI-AO, les responsables de la filière ont dû se tourner vers les chargeurs pour pouvoir se procurer des bêtes pour alimenter les marchés des pays côtiers dont la Côte d’Ivoire. Il fallait, selon lui, trouver une réponse à l’équation que posaient l’insécurité créée par les militants islamistes et l’instabilité instaurée par les coups d’Etat au Mali et au Burkina Faso. Le recours aux chargeurs s’est alors avéré comme l’alternative qui s’offrait aux acteurs de la filière bétail et viande de l’Afrique de l’ouest pour approvisionner les marchés. Mais cette option n’est pas sans conséquence financière. En effet, pour permettre aux chargeurs d’aller chercher les bêtes derrière les lignes ennemies, il faut leur remettre énormément d’argent et prier, selon notre interlocuteur, que ceux-ci soient de bonne foi pour utiliser à bon escient l’argent qu’on leur remet. « Pour contourner toutes les difficultés, nous avons recours aux chargeurs qui sont des personnes qui maitrisent le terrain et qui ont un réseau au sein des éleveurs des régions qui subissent le joug des terroristes. Nous constatons que les autorités peinent à déloger les djihadistes donc nous sommes obligés d’avoir de l’imagination pour continuer à alimenter les marchés et à éviter aux consommateurs une hausse intenable des prix de la viande », conçoit notre source, avant de décrire le mode opératoire des chargeurs. «L’acheteur remet de l’argent au chargeur, souvent de fortes sommes, qui se rend dans les zones du nord du Burkina Faso et du Mali qui sont productrices de bétail mais qui sont malheureusement le théâtre des opérations des terroristes. Une fois arrivé là-bas, le chargeur se rend chez son contact et lui remet la totalité de l’argent dont il dispose. Et comme le contact vit quotidiennement avec les terroristes, cela n’éveille pas de soupçon. Le chargeur a donc la possibilité d’utiliser l’argent pour acheter les bêtes jusqu’à épuisement de l’argent. L’autre difficulté, après avoir acheté les animaux, c’est de les convoyer vers un lieu sécurisé pour l’embarcation. Souvent, le chargeur tombe sur les terroristes qui lui signifient que les bêtes en sa possession sont déclarées volées. Ce sont ces dangers que nous rencontrons chaque jour dans notre mission d’alimenter les marchés et éviter les augmentations », relate notre source. Pour lui, les dirigeants des pays côtiers comme la Côte d’Ivoire doivent se rendre à l’évidence que les pays traditionnellement fournisseurs de bétail ne pourront pas indéfiniment produire du bétail pour alimenter les marchés côtiers.

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 SOLUTIONS

Les situations difficiles que vivent les éleveurs et les acteurs de la filière bétail et viande de l’Afrique de l’ouest ne trouveront pas de réponses dans des actions militaires mais dans la mise en place de stratégies de développement de ce secteur d’activité. C’est l’analyse que fait notre interlocuteur, spécialiste des questions liées à la production et à la commercialisation des bovins et des ovins. « Nous savons tous que les pays du nord ne pourront pas continuer de produire pour les pays côtiers. Il faut donc réagir. Et la première réaction est la formation et l’installation de jeunes éleveurs. En Côte d’Ivoire, cela s’est fait avec les filières volaille et porcine. La COFENABVI-AO joue sa partition mais ce dont nous parlons relève de la compétence de l’Etat qui doit anticiper en formant des jeunes éleveurs produiront du bétail pour le marché local et régional. Cela est possible et s’impose car, avec le réchauffement climatique, il devient de plus en plus difficile pour les pays du nord de produire du bétail en quantité et de qualité », analyse notre interlocuteur. Il insiste sur ce volet et appelle les gouvernants à accompagner les jeunes éleveurs sur tous les plans. « Il faut un accompagnement technique, un accompagnement financier et un suivi dans l’écoulement des animaux produits. Il faut franchir ce cap car la situation environnementale et les éventuelles crises politiques l’imposent. L’Etat ivoirien a les moyens de le faire et la Confédération a besoin d’être épaulée. Nos dirigeants n’ont pas idée des sommes que nous déboursons pour ravitailler les marchés et faire en sorte que le consommateur ne soit pas lésé », martèle-t-il. En Afrique de l’ouest, l’expansion des militants islamistes au Sahel, zone productrice de bétail, préoccupe les Etats côtiers d’Afrique. Les putschs enregistrés dans des pays tels que le Burkina Faso et le Mali viennent en rajouter aux préoccupations déjà nombreuses des acteurs de la filière bétail et viande. Une franche collaboration entre les Etats et la CONFENABVI-AO est souhaitée pour anticiper une pénurie de bêtes que des spécialistes jugent imminente.

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Par Sorraya OKAKO

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